Voyages & Découvertes

Immersion à Mantongé

lundi 30 décembre 2019 par Mardaga

Dans la commune d’Ixelles, près du centre de Bruxelles, il y a un quartier que l’on nomme Matongé. Il est composé de quelques rues et de deux galeries couvertes aux petites boutiques. Cet endroit concentre une forte communauté africaine essentiellement congolaise.

De passage dans notre capitale internationale, l’idée me vient d’y faire un tour afin de me plonger dans une ambiance africaine. Je passe par la rue piétonnière bordée de restaurants et de bars qui en temps normal grouille de monde et qui maintenant en cette fin décembre est presque déserte. Je rentre dans une des seules tavernes ouvertes. Un quidam quelconque passablement éméché à la panse rebondie est attablé au bar tenant un verre de bière à la main. La serveuse toute souriante et avenante est maquillée à outrance avec faux cils et ongles peinturlurés. Après avoir commandé un café, je m’installe seul sur la terrasse protégée par des paravents en plastique transparent. Bien que sucré, le café a un goût amer et ce n’est pas le style d’endroit pour rencontrer le peuple en cette saison.

En revenant vers la voiture, mes pas me portent à la galerie Matongé. Dans celle-ci se succèdent des petites boutiques de salons de coiffure, les uns pour hommes, les autres pour femmes, de faiseuses d’ongles, de vêtements neufs ou d’occasion, de tissus multicolores et des snack bars. Cela grouille de monde et je commence à me sentir bien. J’avise un petit boui-boui qui me semble attrayant. La prochaine fois que je reviendrai dans le quartier c’est bien là que je prendrai un café. Ça y est, la curiosité s’est emparée de ma personne et quelques jours plus tard j’y retourne.

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Entrée de la galerie Matongé

La galerie est toujours aussi animée et je me dirige vers le snack bar. La porte vitrée donne sur une petite pièce avec quatre tables, quelques chaises et deux banquettes longeant les murs de droite et de gauche. Au fond trône le frigo à la porte vitrée et tout à côté dans le coin un évier, un plan de travail surmonté d’une étagère avec les verres, les assiettes, les tasses et la bouilloire électrique. A gauche du frigo démarre un escalier en colimaçon qui donne à l’étage vers la cuisine et les toilettes. Je rentre et la patronne m’indique sur-le-champ la place où je dois m’asseoir. « Comme tu veux capitaine lui dis-je » bien qu’elle ait le look d’une mama conciliante. La commande d’un café la fait tiquer car ce n’est pas le genre de boissons consommées sur place qui sont de la bière ou du vin ce dont je m’avise au vu des verres en face des clients attablés. Nescafé, sucre, tasse et cuillère me sont délivrés sur le coin d’une table devant la banquette où sont assis deux congolais de mon âge parlant le dialecte de Kinshasa. En face est installé devant son verre de vin un homme qui intervient de temps en temps dans leur conversation . Tout en diluant le sucre dans le kawa, je suis à l’écoute bien que je ne piges que dalle. Pourtant de leurs phrases émanent de temps en temps des mots en français ce qui me fait penser que la porte s’entrouvre pour la conversation avec le blanc. L’occasion se présente. Mon intervention est simplement une affirmation aux propos échangés. Et puis leur conversation devient compréhensible et leur curiosité à mon égard s’émoustille. On me pose la question de mon rapport avec l’Afrique. Je leur sers les dix années passées au Liberia ce qui les fait réagir avec des sifflements. Apparemment ils sont au courant de la guerre civile qui y a eu lieu. Et une question personnelle, évidente pour eux, est si j’ai ramené dans mes bagages une femme libérienne à Bruxelles. La patronne s’assoupit. Un plat de poisson descend de l’étage et est dégusté avec les doigts par deux compères.
La conversation tourne essentiellement autour de la colonisation belge au Congo avec sa répression par la chicotte et ses mains coupées. Leurs propos sont clairs et concis, empreints d’un sentiment de révolte et de dégoût. Pourtant je n’y trouve aucune amertume tournée vers ma personne, il n’y a pas de côté revanchard ou de reproches. Je suis entièrement d’accord avec eux et ils le sentent bien. Parmi les clients, tous congolais, un homme se distingue par sa connaissance étendue de l’histoire coloniale au point qu’à la fin nous avons tous l’impression de participer à une conférence. Plus moyen d’en placer une. A la moindre de nos tentatives il se rebiffe en disant que nous n’arrêtons pas de l’interrompre. Je parviens pourtant à attirer son attention en posant des questions très pointues auxquelles il me répond de manière détaillée et complète avec l’approbation des autres. Je me lève pour quitter les lieux et il me tend la main tout en souhaitant me revoir bientôt.

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Galerie Matongé vue intérieur

Le lendemain me revoilà devant une autre tasse de café avec un nouveau public. Comme il fait froid, la patronne a mis en route une chaufferette électrique, ce qui empêche l’utilisation de la bouilloire. Ce n’est rien, elle crie vers l’étage à travers l’escalier de chauffer une casserole d’eau. Cette fois-ci la conversation ne s’engage pas et je resterai sur ma faim. Qu’à cela ne tienne. Quand je reviens quelques jours plus tard l’ambiance est chaude et chaleureuse. C’est vrai que nous sommes la veille du réveillon et la galerie marchande bruisse comme une ruche. Les présentations se font d’emblée de jeu et c’est un rwandais qui est assis à mes côtés, plus loin un belgo-congolais puis d’autres congolais. Je fais comme tout le monde et commande une bouteille de bière. Élodie, la patronne, me la sert avec plaisir car c’est plus facile que de préparer du café. Nous voilà tous à causer de choses et d’autres, à sortir des vannes. Un nouveau client arrive, un suisse-congolais. A part la couleur de peau claire, son sourire et ses yeux sont africains ainsi que sa propension à se marrer. Les hommes sont assis en majorité d’un côté et les femmes de l’autre. Il y a aussi les grand-mères qui ne rechignent pas sur la bière. La boisson aidant, les conversations roulent le long des tables et cela cause tellement fort qu’il faut presque crier pour se faire entendre. L’ambiance est franchement africaine, loin de Bruxelles : dépaysement assuré ! Nous sommes pour la plupart des pensionnés dont un l’est doublement : du travail et de sa femme. Comme toute la galerie est non-fumeur, je quitte tout le monde pour griller une cigarette à l’extérieur et j’en profite pour faire un tour du quartier. Les agences de voyages sont bondées. Cela grouille de monde qui s’empresse de faire les achats de fin d’année et les boutiques de coiffure tournent à plein rendement. Je participe à la frénésie collective en achetant un ballotin de pralines. De retour j’en offre à la cantonade. Au moment de lever le siège, je remercie tout le monde et chacun, chacune me remercie des bons moments passés ensemble. Je mets pulls, veste, écharpe, chapeau et enfile les gants tout en prenant le paquet de chocolats. Élodie s’étonne que je ne le lui laisse pas car Noël est proche me dit-elle. Tout en lui donnant la boîte, je la remercie de son accueil, lui souhaite un joyeux Noël. Je ne peux m’empêcher de lui faire deux grosses bises sur ses joues rebondies. Elle resplendit de bonheur.


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