Voyages & Découvertes

Ballade dans un quartier d’Athènes : Ilion

mercredi 15 juillet 2020 par Mardaga

En ce début du mois de mars à Egine, occupé à la mise en marche du potager, le téléphone sonne. Je décroche et j’entends les babillages de ma petite-fille de 14 mois. Comment a-t-elle pu trouver mon numéro dans le répertoire du téléphone et appeler ? Sa grande sœur prend l’appareil et me dit que leur maman est très malade. Au timbre d’outre-tombe de la voix de ma fille je lui dis que j’arrive par le premier bateau. Me voici donc, après une semaine, de retour à Athènes dans le rôle de garde malade, de nounou et de femme de ménage.

Aujourd’hui le soleil est à l’honneur, fort, brillant et réchauffant. Après le temps pisseux d’hier avec une pluie froide et les chaussures trempées, notre disque adoré est de retour. Temps idéal pour aller faire les magasins. Avec la liste des courses dans la poche, je me dirige vers l’église de Agias Marina par des ruelles de traverse afin d’éviter la circulation bruyante. Première étape : la crèmerie dont l’étalage dévoile quantité de ramequins de yaourts, de toutes les dimensions en plastique ou terre cuite. Puis direction le cordonnier. Mais où se trouve-t-il donc encore ? Je fais le tour de l’église, j’essaye une rue puis une autre pour me rendre compte que je suis passé devant la boutique sans la remarquer. Dès l’entrée sur la droite pendent des lacets de toutes les couleurs au-dessus des pots de cirages et d’accessoires divers. Sur le mur de gauche se dresse des rayonnages qui montent jusqu’au plafond avec des boîtes poussiéreuses et des chaussures de toute sorte. En retrait un long comptoir se dresse face aux clients et un passage sur la droite donne sur une machine de cordonnerie, une sorte de bateau échoué avec son axe supportant différentes brosses rondes prêtes à tourner accompagnées du bruit d’enfer d’un moteur amplifié par la carcasse de métal. Entre le comptoir et la vitrine, sous la télévision accrochée au mur, trois grands-pères dont le patron sont assis à palabrer. Celui-ci me reconnaissant se lève pour m’accueillir content de revoir un amoureux des bonnes chaussures en cuir. Je lui montre celles de ma petite-fille qui demandent une légère rénovation et celles que je porte au pieds séchées depuis la veille devant le poêle à bois de la maison. Je lui demande s’il a du cirage. Il sort du présentoir un petit pot en verre de la couleur exacte et me propose que je les cire avec un carré d’éponge découpée. Entre-temps un des deux hommes sort et je prends sa place. Je délace une chaussure et me mets au travail. La personne assise en face de moi engage la conversation. A un moment donné je perds le fil de sa tirade en grec et il commence peu à peu à s’énerver tout seul râlant sur je ne sais quoi. Je me concentre sur ma tâche et essaye de le calmer par des paroles classiques du style siga, siga (doucement). Je finis le travail et le patron me dit :
Demain matin les chaussures de la petite seront prêtes.
Demain matin tôt ? Je lui demande.
Oui.
A quelle heure ? Six heures ou sept heures ?
Et il se met à rigoler.
Lui montrant mes clefs je lui demande où puis-je en faire des doubles. Il m’indique l’endroit.

Après moult détours, en repassant devant la crèmerie, je trouve le magasin en question. C’est une quincaillerie située sur un coin de rue, un bâtiment rempli de marchandises hétéroclites qui débordent sur les deux trottoirs. Les formules de politesse passées, le patron, la soixantaine, me demande ce que je veux. Le ton est bourru et sa voix forte. A la vue des clefs il me dit comme un caporal de l’armée de le suivre au fond du magasin. Sa femme, de petite taille, les cheveux teints de couleur auburn et portant un pull-over rouge, nous suit furtivement pour aller se positionner derrière un autre comptoir proche. L’homme me redemande encore ce que je veux. J’ai beau lui répéter une seconde fois mais il s’énerve et je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas le choix car les endroits pour dupliquer des clefs ne courent pas les rues. La confusion s’installe alimentée par la venue d’une personne plus jeune qui semble être son fils. En fin de compte celui-ci comprend ma demande. Mes yeux se portent sur la multitude d’objets et s’arrêtent sur des outils de jardinage exposés le long d’un escalier. An niveau de la deuxième marche, je trouve une serpe forgée à la main avec un manche en bois. Exactement ce qu’il me faut et ce que je recherche depuis des mois. Je décroche l’outil et descend pour me retrouver face au grincheux qui m’invective comme quoi je n’ai pas à aller dans l’escalier. Non mais ! Faut se calmer ! Ma proposition de mettre une corde avec une pancarte interdisant l’accès le met en colère. Je vais avec la serpe à la main vers sa femme qui par une mimique me fait comprendre de ne pas me formaliser car son mari a un caractère grognon. Tiens je n’avais pas remarqué ! L’étiquette affiche 17€ et je lui fais remarquer que 15€ serait mieux. Elle m’explique que c’est un objet solide fait à la main et qu’on en fait plus des comme cela. C’est vrai qu’il a l’air d’une antiquité mais rien à faire elle n’est pas prête à négocier le prix. Sur un mur se trouve une alcôve avec la sculpture du buste tout en couleur et grandeur nature d’un soldat. C’est mon grand-père me dit-elle, il était militaire et a combattu en Albanie. Ses mots trahissent une émotion qui frise la dévotion. Eh, eh, me dis-je voici une femme qui prend un mari coulé dans le même moule que son aïeul. Le fils revient avec les clefs et l’addition commence. Avec en plus la petite bouteille de gaz dont j’avais également besoin cela fait 22,80 €. Je fais remarquer le prix exorbitant de la facture et l’on me fait un rabais. Ce sera 20€. J’exprime mon contentement qu’ils partagent du fait d’avoir satisfait le client. Je sors en courant tellement cette caverne d’Ali Baba est attrayante par sa kyrielle d’objets introuvables et vieux styles.

Tout en remontant vers la maison, je m’arrête devant un magasin de luminaires. Ma petite-fille a un nouveau bureau tout en bois qui nécessite un éclairage. La patronne me montre un choix de trucs chinois de mauvaise qualité avec des ampoules que l’on ne peut pas remplacer. Très peu pour moi. N’y-a-t-il rien d’autre ? Oui me dit-elle et va chercher une boîte qui contient LA lampe de bureau introuvable, celle que j’avais enfant pendant des dizaines d’années, increvable. On l’appelait à l’époque ’lampe d’architecte’ constitué en trois parties articulées avec des ressorts comme tendeurs. A ma demande d’ouvrir la boîte afin d’examiner l’engin elle refuse ! Je suis interloqué ! Je lui précise que je désire savoir comment la lampe se fixe sur un plan de travail. Bien qu’elle me dise qu’il n’y a pas de problème, elle continue à refuser d’ouvrir l’emballage. Bon je verrai le bureau de ma petite-fille et s’il y a moyen de la fixer sur la planche de bois je reviendrai l’acheter. Le lendemain je mets l’argent sur la table et enfin elle sort la lampe que j’enfourne aussi sec dans mon sac en lui laissant la boîte à laquelle elle semblait tenir si fort.

Sur le chemin du retour au domicile, je passe par la supérette. Plein de monde, une file d’au moins six personnes à la crèmerie charcuterie et le même topo aux caisses. Heureusement que je n’ai qu’un truc ou deux à acheter et entre autres du chocolat à cuisiner. Le rayonnage se trouve près des caisses et le choix des tablettes aux inscriptions en grec s’avère difficile. Un homme dans la file m’observe. J’en profite pour lui demander conseil. Notre choix se porte sur la marque classique qu’il me recommande pour la cuisine car légèrement sucré. Je le remercie de son aide et il me dit quelques mots en français, certainement les seuls qu’il connaisse, pour enchaîner sur la demande de mon origine. Belge francophone est ma réponse en grec et je continue la conversation dans cette langue pour lui demander d’où il vient. De la ville de Kalamata. Puis il me dit que son père est originaire de l’île de Naxos. Je lui fais remarquer que les fromages de cette île sont célèbres et excellents. La machine est en route : il me cite toutes les sortes de fromages de cette île avec fierté et contentement. Puis prenant ses courses, il me salue. La caissière qui me reconnaît comme le papa de ma fille, une habituée de l’endroit, me parle en grec comme si la langue hellénique n’avait plus de secret pour moi. Je ne comprends pas lui dis-je. Elle me répond que je comprenais bien l’homme avec je parlais deux minutes avant. Sur le coup je lui rétorque que j’ai plus facile à comprendre les hommes que les femmes. Pourquoi me demande-t-elle. Tout en plongeant mes yeux dans les siens, je lui réponds avec une émotion passionnée que je perds mes moyens quand elle me parle. Elle me sourit à la limite de piquer un fard et ne sais plus quoi dire. Elle est sympa cette femme avec un petit tatouage Yin-Yang du côté intérieur de l’avant-bras.

Comme je suis préposé pendant ces quelques jours à la vaisselle, je décide de partir à la recherche d’un tablier de cuisine. Quoi de mieux que ce magasin à 300 mètres spécialisé dans la fourniture des restaurants et tavernes. Il s’y vend tout le matériel professionnel de haute qualité. Mon choix se porte sur un tablier avec pour motif un poisson à l’œil glauque. Le prix me refroidit et une solution alternative s’impose : acheter le tissu et demander à ma fille de le confectionner. Pas très loin sur le grand boulevard se trouve un magasin de tissus. Il y trônent des étagères remplies jusqu’au plafond de rouleaux de coupons de toutes les sortes. Ma fille m’avait prévenue que le patron était antipathique et c’est donc à lui que je m’adresse. Après lui avoir demandé une toile épaisse et solide, il m’en montre une dans l’étagère. Je ne fais ni une ni deux et à son grand étonnement je passe derrière le comptoir pour tâter la marchandise. Je lui explique avec mes mots et par gestes que c’est pour la confection d’un tablier de cuisine. Il me sort un tissu imprimé en couleur avec des dessins de piments rouges. Cela convient parfaitement. Il part à l’opposé du magasin pour sortir un galon bordeaux qui fera le tour du tablier ainsi que les bretelles et le cordon de la ceinture. Je suis ravi et montre mon enthousiasme. Pour couronner le tout il sort d’un tiroir le patron en papier d’un tablier tout en me proposant d’en faire la découpe. Après l’avoir positionné sur moi il me dit avec un air coquin que l’on peut en plus appliquer des poches dont une devant sur le ventre pour y mettre les couteaux. Il a lancé la perche que je saisis aussitôt. Non mais ! C’est dangereux car quand je vais m’asseoir sur une chaise les couteaux iront faire joujou avec mes bijoux de famille ! Nous éclatons de rire. Comme quoi les blagues salaces marchent à tous les coups. Résultat des courses : un tablier cinq fois moins cher, qui me plaît et a une histoire.

Un matin, sur le chemin de l’école avec ma petite-fille, nous découvrons posé près des poubelles un arbre de deux mètres de haut dans un pot en plastique quelque peu disloqué. Il se dresse le tronc bien droit portant un cône de feuillage bien équilibré. Après avoir déposé la gamine, j’ai l’habitude de prendre un kafedaki (petit café grec) dans un kafeneion (snack-bar) en face de l’école, de l’autre côté d’un petit parc. L’endroit est tenu par Nikos et son épouse. C’est le lieu où s’attardent quelques parents d’élèves aussi bien lors du dépôt des enfants le matin que lors de leur relève l’après-midi. Le patron est d’un abord sympathique, solidement bâti comme un marin grec avec une belle barbe noire. Musicien et chanteur à ses heures perdues. Quand l’inspiration lui vient ou suivant mon insistance, il prend sa mandoline et entonne des ritournelles. Tout en sirotant le café je remarque que parmi les arbres alignés il en manque un. Je demande à Costa s’il voit un problème à ce que je plante un arbre. Il soulève les épaules et me dit qu’il s’en fout, ce parc est la propriété de la commune. Je décide d’aller chercher un caddy à la maison. L’arbre est lourd, au moins 25 kilos, mais l’engin à roulette me facilite beaucoup le transport. Je le dépose à sa place promise. Comment le planter quand on n’a pas d’outils de jardinage ? Tout près de là des grands-mères sont assises ensemble à papoter tout en sirotant un café ou un verre d’eau. Je leur demande si l’une d’entre-elles a une bêche mais elles me répondent par la négative. Costa aussi ne peut m’aider. Je dois partir le lendemain pour l’île d’Egine car le Corona virus pousse les autorités à envisager des restrictions de déplacements. Bien m’en fasse car trois jours plus tard me voilà prisonnier dans sur une île grecque paradisiaque.

Au fil des semaines je me demande si l’arbre va survivre le temps de mon retour avec mes outils de jardinage. Mais le confinement s’éternise et le printemps arrive avec les premières chaleurs. Le lendemain du premier mai, deux mois plus tard donc, ma fille m’envoie un message pour me faire part que l’arbre commence à dépérir. Pas moyen de l’arroser car son pot est en partie détruit.
Voici le message envoyé par ma fille :
"On a été à la place et j’ai regardé attentivement l’arbre que tu as laissé. Certaines de ses feuilles virent au jaune. Je me suis dit c’est maintenant ou jamais. J’ai été causé avec la Yaya (grand-mère) qui vit à côté du kafeneion et je lui ai demandé si elle avait une pelle, elle m’a demandé en hésitant qu’est ce que tu veux faire ? Je lui explique pour l’arbre et la valorise en disant qu’elle aussi a planté un arbre sur la place... Finalement elle me donne une pelle et une pioche en me disant que je n’y arriverai sûrement pas, que la terre est trop dure et que le trou à creuser est bien trop grand.. je lui réponds gentiment que malgré mon air je n’ai pas froid aux yeux (ce qui se traduit du grec par : moi je ne mâche pas). Donc me voici à côté de l’arbre prête à bêcher quand une maman passe et me dit : « Je suis sûre que tu n’y arriveras pas ! » Puis un autre papa qui dit celle-là elle va mettre dix jours à creuser ce trou ! Merci à eux ! Ça m’a énervé et je me suis dit que c’est le petit coup de feu qu’il me fallait pour être encore plus sûre de moi. Tous les enfants me tournaient autour et me posaient des questions. C’était vraiment super sympa ! À la fin ils m’ont aidé à enlever le vieux pot de fleur en plastique qui collait encore aux racines de l’arbre et puis pouff dedans ! Quelle excitation autour de moi je te dis pas. Une dizaine de mômes sont partis en courant afin de remplir leur bouteille d’eau pour l’arroser collectivement. Mais juste avant je leur ai dit : « Faisons tous un vœu pour cette arbre afin qu’il soit fort et ait de bonnes racines profondes ! » Et hop tous ensemble on a versé notre eau. Ils étaient tous très contents. Ils ont même mis des pierres tout autour du pied de l’arbre et puis on a fait des photos. Et évidemment la maman qui m’avait dit que je n’y arriverais pas tenait l’appareil... Beau moment."

Avec émotion je visionne les photos de l’événement. Bon vent mon arbre, que ta ramure fasse une ombre bienfaisante pendant les jours de canicules.


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